Cher M. le Président,

Ideas Jan 05, 2021

J’ai peur pour la France et j’ai besoin que vous m’écoutiez. 

En 2015, j'étais à Paris. Charlie Hebdo. J'ai vécu l'attaque du Bataclan avec horreur, en direct depuis mon salon à Champs-sur-Marne. Et, point culminant du traumatisme que m'a infligé le terrorisme, j'étais sur la Promenade des Anglais le 14 juillet 2016. Ma soirée exquise entre amis s'est transformée en cauchemar, où chacun d'entre nous a couru pour sauver sa vie. Le terrorisme a imprimé dans ma mémoire ce pompier nous incitant à courir, courir, sans savoir pourquoi, la foule et la panique instantanée, l'attente insoutenable du bilan des décès, et me coutant la vie de trois amis que je ne reverrai jamais. Donc, vous imaginez bien que la nouvelle du meurtre barbare de Samuel Paty m'a brisé le cœur. Cette atrocité sans nom m'a retourné l'estomac, m'a fait pleurer dans mon petit appartement transatlantique.

Je partage avec vous les profondes blessures que m'a infligé le terrorisme afin de ne laisser planer aucun doute : mes mots n’auront jamais pour but de justifier ou légitimer les attaques terroristes portées contre la France - je les condamne, sans équivoque. Je suis française, marocaine, musulmane, et pas terroriste. Maintenant, je me permets de vous dire : j'ai peur pour la France. J'en ai honte, aussi.


La France, depuis les cinq dernières années, a décidé de systématiquement planter un deuxième couteau dans mon cœur, à chaque attaque terroriste perpétuée par des déséquilibrés désemparés. Séparatisme, racisme banalisé, amalgame à chaque coin de rue. Le débat national est de plus en plus toxique. Et aujourd'hui, cette trahison constante s'est traduite en honte en apprenant que les forces anti-terroristes s'étaient introduites chez des familles dont les enfants - âgés de dix ans, treize ans, quatorze ans - ont été perquisitionnés, arrêtés, interrogés. Traumatisés, à nouveau. Enfants qui sont déjà constamment rejetés par la France, à moins qu'ils ne renient complètement leurs origines. Enfants victimes d'amalgames que vous, M. le Président, avez décidé de soutenir, alors même que vous avez le pouvoir de proposer une vision unifiée pour tous nos concitoyens.

Ces enfants ne sont pas terroristes. Ils ont exprimé des opinions qui ne sont pas basées sur une démarche terroriste, mais sur une réaction au rejet constant qu'eux et leur famille rencontrent en France. Les musulmans français déplorent tous cette attaque terrible sur un membre de l'Éducation Nationale. Ces enfants sont traumatisés, aliénés, et à leur retour à l'école, leurs professeurs les considèreront différemment. Ils seront harcelés par leurs camarades, dont les parents entendent vos discours. Ces enfants seront mis au bûcher du simple fait de partager la même religion que ces meurtriers, eux-mêmes pour la plupart anciens rejetés fragiles psychologiquement qui ont été la cible facile d'extrémistes manipulateurs et malintentionnés. Ne le voyez-vous donc pas ? Ces actions, ces paroles de la part du gouvernement et des médias alimentent le cercle vicieux dans lequel la France est entrée. L'opinion politique a décidé de soutenir la logique simpliste où islam et terrorisme sont synonymes, sans chercher à comprendre pourquoi des marginaux deviennent extrémistes violents, là où des millions de Français comme moi, comme mes parents, comme mon frère, sont des citoyens français musulmans exemplaires et le seront toujours.


Permettez-moi une comparaison. Cela fait trois ans que je vis aux États-Unis, où l’altérité a été la stratégie maîtresse du président actuel, créant deux camps ennemis au sein du même pays. Je ne vous apprends pas les conséquences d'une telle stratégie sur la société américaine. La France s'y dirige. Notre beau pays tombe dans une spirale populiste, et plus les extrêmes s'aliènent, moins il y a de place pour un débat sain et productif. Ici, ce sont les Américains noirs qui souffrent profondément — en France, ce sont les Français musulmans. Ne vous méprenez pas, les non-musulmans souffrent aussi. Les médias et la classe politique les submergent d'idées simplistes et dangereuses, plutôt que de présenter des points de vue qui aideront à comprendre la différence simple, fondamentale, et pourtant si dure à comprendre pour les Français aujourd’hui : islam et terrorisme ne sont pas synonymes. L’islam n’est pas une route toute tracée qui mène au terrorisme.

En tant que président d'un pays laïque, il est de votre responsabilité d'être le président de tous les Français, quelle que soit leur religion. Les Français musulmans ont besoin de savoir que vous les considérez au même rang que les Français non-musulmans. Les Français non-musulmans ont besoin de votre exemple pour ne pas rejeter leurs compatriotes. N'est-pas cela aussi, que d'être un pays séculier ?

Ceci n'est pas une déposition. En tant que président pour qui j'ai voté, je vous respecte et vous tiens responsable, car telle est la charge de votre rôle pour la France. Ceci est une demande, M. le Président, de reconsidérer votre gestion des crises d'identité que la France traverse. Remplaçons l’utilisation contreproductive de la violence, les rhétoriques sécuritaires dangereuses et la citoyenneté conditionnelle par un discours d’unification. Aidez la France à comprendre le paradoxe de pouvoir dire "Non" sans créer un camp adverse. Dites aux Français — tous les Français : "Mes chers concitoyens, nous sommes tous en deuil. Mes chers concitoyens, nous n'interdirons pas les caricatures. Mes chers concitoyens musulmans, je comprends votre choc. J'entends votre désaccord avec cette décision. Je comprends qu'ici se crée un clash de culture. Nous n'interdirons pas les caricatures, mais je comprends votre position, et votre douleur double. "

Vous seriez surpris, M. le Président, du pouvoir de ces mots simples. Pour nos concitoyens musulmans, un sentiment d'être compris et inclus dans leur propre pays. Pour nos concitoyens non-musulmans, un exemple de respect sans avoir à adhérer complètement aux mêmes idées. Le choix de maintenir le droit aux caricatures, en désaccord avec une partie de la population, se base sur le maintien de la liberté d'expression. Hors, les Français musulmans ont droit à la même liberté d’expression : le droit d'exprimer leur mécontentement vis-à-vis de caricatures qu'ils considèrent offensantes, sans pour autant mériter d'être étiquetés comme soutenant le terrorisme.


Tous ces Français musulmans, enfants de la République, méritent de se sentir chez eux comme leurs compatriotes – acceptés au même rang, en sécurité, et alliés de notre combat commun contre le terrorisme. Et cette démarche d’inclusion commence par vous, M. le Président. La responsabilité de cette tâche cruciale pour la France — assurer une réelle neutralité religieuse de l’État, y compris vis-à-vis de l’islam, vous revient. À travers cette lettre, je vous mets au défi, et vous implore à la fois, d'être le président de tous les Français, d'aller au-delà de la facilité dangereuse de la division. Je souhaite pouvoir être fière de mon pays, de pouvoir y rentrer en m'y sentant chez moi, et de voir la France s'unir enfin contre le terrorisme, ensemble.

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Laila Zouaki

Adopted by New York, I made a few life stops in California, Australia, France and Morocco. I'm curious about product, scuba diving, yoga, psychology, art, writing, and food.